Pâques ou la porte de la culpabilité.
Que célébrons-nous quand nous fêtons Pâques ? On parle de résurrection. On dit qu’on fête la vie. On dit qu’on célèbre la mort de la mort. C’est ce qu’on dit en tout cas. Mais on dit tellement de choses ! Dans les faits ? Il suffit d’entrer dans une église pour entendre que nous continuons à nous dire pécheurs, fautifs, coupables et indignes. Je ne sais pas ce que cela dit à Dieu, ni même si cela lui parle. Mais je sais ce que cela dit de notre vision de Dieu. Et je sais aussi que cela en dit long sur nous. Il y a là, pour le moins, quelque chose à penser.
Voulons-nous réellement dire que pour célébrer la vie il faut que quelqu’un meure ? Dieu nous voudrait-il si fautifs et si mauvais ? Pourquoi ? Pour nous prouver son amour incommensurable ? Quelle ineptie ! Rien n’est plus mortifère que cette culpabilité. Comment pourrais-je être heureux de vivre s’il faut qu’un autre souffre à ma place ? Comment pourrais-je me sentir digne de vivre, d’aimer et d’être aimé s’il faut qu’un autre porte le poids de mes errances ?
Se décharger du poids de ses propres fautes sur autrui, n’est-ce pas le jeu du pervers ? N’est-ce pas ce que font les tous grands guignols de notre monde ? N’est-ce pas ce qu’on voit quotidiennement dans le spectacle bien désolant que nous inflige le Grand Barnum ?
Pourquoi lier vie et culpabilité ? D’où vient cette idée de péché originel ? De saint Augustin. Mais a-t-il été bien inspiré ? Augustin frayait avec le manichéisme avant de se convertir. Il était enfant de son époque, et en ces temps selon la culture grecque, le pire était l’hybris, la démesure : un en mot l’orgueil ! Sur ce coup, il n’est pas crédible. Il ressasse des mauvaises pensées. Il aurait mieux fait de se taire.
Puisse donc Monsieur Loyal détrôner le grand Augustin. Puisse-t-il lui rendre le gros nez rouge du clown Auguste. Oui. Oui, mais à ceci près : puisse surtout Monsieur Loyal remettre la balle au centre. Car il ne peut suffire de congédier Auguste. Tout qui prétend en finir avec la culpabilité par un simple effet de manche, d’un simple coup de cuillère à pot, ne fait qu’instituer un nouveau mode de culpabilité. Tout qui impose un nouvel ordre au nom de la liberté et du bien mérite d’être entartré.
Remettre la balle au centre, c’est replacer la question là où elle peut être porteuse de sens. Quel est le lien entre la faute, la mort et la vie ? L’important n’est pas tant de savoir s’il y a une vie après la mort que de se savoir s’il y en a une avant. Ce qui nous rend morts avant la mort, c’est la peur de vivre. La question se pose donc en ces termes : « que faisons-nous du temps qui nous est imparti ? ». Question bien épineuse !
Tout en se trompant de cible, Augustin a néanmoins soulevé quelque chose d’essentiel. A savoir le lien entre la vie et la culpabilité. Hélas, il s’est arrêté sur le seuil. Augustin aurait-il eu peur de sa découverte ? Le fait est qu’il a refermé l’ouverture qu’il avait faite. En identifiant le péché originel à l’orgueil, il donne un os à ronger. L’orgueil, comme repoussoir, fait office de boussole. Il sert de centre. Il est un repère. La culpabilité tourne ainsi à plein régime. Nous sommes libérés parce que nous connaissons la nature de notre faute. Notre faute devient ainsi le chemin de notre libération. Piégés et liés au fond de nos enfers, nous sommes !
Augustin nous a infantilisés et aliénés. Il nous a mis à l’abri de l’épreuve de la saine culpabilité tout en nous enfermant dans la culpabilité pathologique. Y aurait-il donc une saine culpabilité ? Qu’est-ce à dire ? Certes, personne n’est fautif de vivre. Mais il n’empêche que nous avons tous à faire avec la culpabilité. Notre faute consiste en l’oubli de notre réalité. Or c’est cet oubli qui nous plonge dans la peur de vivre. La culpabilité est le prix de cet oubli. Ce constat se retrouve sous toutes les latitudes et dans de nombreuses spiritualités. Que de sagesses, de philosophies et de spiritualités nous rappellent que nous vivons dans l’ignorance ou/et dans l’oubli de notre réalité.
Qu’est-ce que notre réalité ? Dans des mots qui peuvent nous parler aujourd’hui, disons que notre réalité, c’est notre désir. Notre désir n’a rien à voir avec nos envies. Rien n’est plus difficile que de se mettre à son écoute. Il est si tentant de se laisser duper, de répondre aux idéaux qu’on a de soi et de se conformer aux attentes des autres. Il est si facile de se perdre dans les divertissements qu’offre le Grand Barnum, de se laisser empaqueter par les araignées qui tissent la toile et de se noyer dans le flot de nos propres émois.
Il est évidement bien trop simple de pointer la paille qui est dans l’œil du voisin. Le problème est moins d’ordre pulsionnel que d’ordre moral. Ce sont nos plus hautes valeurs qui démontrent le mieux notre ignorance fondamentale. Que recouvre notre envie de faire du bien ? Pire, que recouvre notre volonté de faire le Bien ? L’idée n’est pas d’en appeler à un égoïsme primaire inhérent à notre être animal ; ce ne serait, encore là, que refiler la balle à Augustin. L’enjeu est plus essentiel. Quoique nous fassions, la question est de savoir où et comment circule notre désir.
Dans le superbe dessin animé Soul, un homme apprend à écouter son désir. Il avait toujours cru que vivre, c’était vivre pour sa passion : la musique. Il découvre que la passion pour laquelle il sacrifie sa vie n’est rien par rapport au désir. Le désir ne demande aucun sacrifice, si ce n’est celui de nos fantasmes. Toutefois, c’est à travers eux qu’il sinue et qu’il nous met en route. C’est à travers eux qu’il nous pousse à être présents à la vie. Nous ne pouvons vivre sans fantasmes. Notre erreur est de prendre nos fantasmes et nos idéaux pour notre désir.
Tout l’enjeu est d’être présent à la vie et non de « réussir sa vie ». Ecouter notre désir et se souvenir de notre réalité. Rien de plus. C’est là qu’entre en jeu la saine culpabilité. « Où en es-tu dans ta vie ? », demande le Seigneur à Adam. Où en es-tu dans ton désir quand tu fais ceci ou cela ? Où es-tu quand tu travailles, quand tu aimes, quand tu marches, quand tu parles et quand tu rencontres quelqu’un, quand tu frappes, quand tu juges et quand tu condamnes, quand tu projettes ton avenir et quand tu échafaudes tes plans ? Il n’y va pas d’un « qu’as-tu fais ? » mais d’un « où es-tu, ». Dans la saine culpabilité, il ne s’agit ni de pointer une faute, ni d’interpeller une responsabilité. Il s’agit de se rappeler que nous avons à nous impliquer personnellement dans ce que nous faisons.
Il n’y a plus de boussole, ni de repoussoir. Le centre est notre désir. Au centre de notre être est cet espace, vide de toute projection et de toute attente, qui nous pousse à jouer. Ce jeu n’est pas un jeu fait de règles, tel un jeu d’échec, mais le jeu vivant de la rencontre. Ce jeu prend corps à travers nos gestes, nos mots, nos mouvements, nos hésitations, nos ratés et nos balbutiements. Il se joue avec les autres et avec le monde. Il se joue aussi et, sans aucun doute avant tout, avec Dieu.
Ce jeu est simple, mais rien n’est aussi difficile que de lâcher nos illusions. Bien heureux sacrifice ! et pourtant si difficile à réaliser ! Heureusement la saine culpabilité vient à notre secours : « quand tu te caches au fond de tes certitudes, là où tu prétends savoir ce qui est bien et ce qui est mal, où es-tu et que fais-tu de ton désir ? ». C’est ainsi que tout s’accomplit : se souvenir de notre réalité, c’est lâcher les illusions… et donc se libérer de la culpabilité pathologique.
N’est-ce pas le chemin qu’initie Jésus ? Il avait dit, avant d’en témoigner, que nous n’avons pas à avoir peur de la mort mais uniquement de ce et de ceux qui s’en prennent à notre âme. Il nous a montré qu’en se centrant sur notre désir, sur notre présence, nous pouvons être pleinement vivants de cette vie vivante qui englobe et transcende toutes les formes de mort. Pâques est réellement la fête du désir, du désir qui triomphe des forces morbides et mortifères de toutes nos attentes infantiles. Pâques est la fête de la vie, celle de tous les vivants et celle du Vivant lui-même.
Mais qui suis-je pour dire que Jésus n’est pas mort pour expier mes fautes ? La question est très mal posée. Je n’affirme aucun savoir et ne cherche à convaincre personne. Je réponds simplement, personnellement, à la question « où es-tu quand tu célèbres Pâques ? ». Pour moi, aujourd’hui, Jésus me rappelle qu’il est encore et toujours possible d’écouter mon désir.
Croire qu’il suffirait que je tente tende l’oreille pour l’entendre battre sous les décombres de mes illusions personnelles et sous celles, plus nombreuses encore, de nos illusions collectives, serait encore me fourvoyer. Ecouter son désir n’est pas l’entendre battre, c’est confondre vitalité et désir. Le désir c’est la manière personnelle de donner forme à la vitalité. Le désir n’a rien à voir, non plus, avec nos caractéristiques. Il a à voir avec nos en-jeux.
Ecouter son désir, c’est créer un endroit pour vivre, c’est habiter le monde, c’est tisser des liens et écrire des histoires. C’est jouer avec l’imprévu. C’est répondre à ce et à ceux qui arrivent. C’est donner du sens à ce qu’on vit. Donner du sens n’est ni expliquer ni attribuer des significations. Donner du sens, c’est raconter comment on vit et dire ce qu’on éprouve. C’est être une personne. C’est à chaque fois parler en « je » et, donc, c’est à chaque fois prêter sa voix au monde. Ecouter son désir, c’est être concerné par la vie.
Quand tout va bien ou du moins suffisamment bien, c’est assez facile d’écouter son désir. Mais quand tout va à vau l’eau… quand le tissu du monde se déchire… quand le corps lâche, que ça craque et que tout se détraque … quand la terre brûle, que des coups se perdent et que ça hurle… quand les mots mentent, qu’il n’y a plus d’endroit pour vivre et que parler est crier… alors comment écouter son désir ? Comment le suivre ? Comment donner du sens à ce qu’on vit ? Comment se dire ? Que dire ? Et à qui ? Et pourtant, plus que jamais, l’écouter. Plus que jamais le laisser nous guider et nous emmener. C’est la seule façon d’éviter que notre âme s’éteigne.
Peu importe donc où nous mène notre désir, peu importe la scène où il se joue. L’essentiel n’est pas d’être dans tel ou tel décor ni de porter tel ou tel costume. L’essentiel est d’être présent là où on est, fût-ce dans la souffrance, fût-ce face la mort. Être présent n’est pas être englué dans le présent du « il y a » - là est la mort du désir. Ecouter notre désir, c’est agencer notre personne avec ce qui est. C’est faire jouer la vie. C’est devenir le visage de ce qui se donne à vivre. C’est donner un corps au réel. C’est emmener le monde dans la lumière et le voir se refléter dans le regard d’autrui.
A défaut d’être ressuscité aujourd’hui (je ne sais ni ce qu’est la résurrection ni ce qui s’y passe) me vient l’envie de relire Kazantzakis… avec Zorba, danser le sirtaki sur une plage.
Joyeuses Pâques.
Olivier Philippart